Théâtre
et Histoire est le premier cahier de la collection « Dramaturgies
Francophones/Études », dirigée par Anna
Paola Mossetto, s’insérant au sein du travail de
l’Équipe de Recherche sur les Théâtres
Extraeuropéens Francophones (ERTEF) de l’Université
de Turin (Italie). La collection qui, en général,
se propose d’étudier, dans une perspective comparatiste,
les dramaturgies de langue française produites dans les
pays issus de la période coloniale, recueillit, dans
ce volume, une série d’articles centrés
sur le binôme théâtre/histoire employé
aux égards des productions du Maghreb, de l’Afrique
subsaharienne, des Antilles françaises et Haïti,
du Québec, du Pacifique du Sud, du Vietnam et de l’Océan
Indien.
Le discours littéraire et esthétique concernant
la dramaturgie s’entrelace inlassablement avec les «
frontières de l’Histoire » (p.10) et avec
les vicissitudes des pays ayant vécu des expériences
composites et abouti à des organisations sociales différentes
: de la civilisation du Québec à la précarité
de Haïti. Ainsi, ce livre s’avère un aperçu
fécond permettant de saisir comment le patrimoine de
l’Histoire puisse représenter une source prodigieuse
de renouvellement poétique, grâce à son
interaction avec l’art, les rêves et la vie manifeste
des peuples de ces pays, qui ont comme dénominateur commun
la langue française.
La section du volume consacrée aux études générales
s’ouvre avec un article d’Antonella Emina sur Le
théâtre au Maghreb, qui nous propose un aperçu
de la dramaturgie dans les pays arabes où le théâtre
‘moderne’, à l’occidentale, «
est un fait assez récent s’attachant aux luttes
pour l’indépendance, à l’urgence de
se faire reconnaître comme des individus et des sociétés
autonomes » (p.22). Pendant l’époque coloniale,
le théâtre en langue française connaît
une période qui n’est pas féconde : les
pièces exprimaient surtout le refus du colonialisme et
étaient conçues pour être comprises par
un public plus vaste que celui maghrébin. Nourredine
Aba en Algérie ; Tahar Ben Jelloun, Abdellatif Laâbi,
Abdelkebir Khatibi au Maroc ; Fawzi Mellah, Mohammed Moncef
Metoui en Tunisie. Ils sont les auteurs les plus significatifs,
qui ont su faire du théâtre un moyen de prise de
conscience, en assumant les faits tragiques de l’histoire
contemporaine et en composant des pièces provocatrices
sur le colonialisme et le racisme.
Adriana Moro, dans L’Évolution du théâtre
négro-africain francophone : histoire et esthétique,
parcourt le développement de l’art dramatique aux
pays de l’Afrique noire francophone, à partir de
la tradition orale et des griots, en passant par le théâtre
des missions, l’École de William Ponty et en arrivant
jusqu’au théâtre contemporain. L’étude
souligne comme « le renouvellement du théâtre
africain passe à travers la tradition » (p.32)
et comme les représentations modernes sont influencées
par des formes et des thématiques empruntées au
passé. L’Histoire constitue un sujet privilégié
dans le cadre de la réalité coloniale africaine,
aussi bien avant qu’après les indépendances
de chaque pays.
Petit panorama du théâtre antillais guadeloupéen
et martiniquais, de Stéphanie Bérard présente
toute l’hétérogénéité
de la représentation théâtrale antillaise,
caractérisée par une interpénétration
de genres et des arts différents. Bien que les dramaturges
contemporains utilisent les deux langues officielles, le français
et le créole, il existe encore un contraste entre un
théâtre créolophone comique, ou socialement
et politiquement engagé, et un théâtre francophone
principalement littéraire. En partant des années
’60, S. Bérard esquisse un excursus des grands
exposants du théâtre antillais : d’Aimé
Césaire, père de la « Négritude »,
à Georges Mauvois et Daniel Boukman, qui font un recours
stratégique aux deux langues en tant que reflet du statut
social ; du théâtre historique de Maryse Condé,
Jean-Michel Cusset, Robert Dieupart au théâtre
cathartique de l’esclavage de Julius Amédée
Laou et Arthur Lerus.
Dans Pour ne pas perdre son ombre : obsession de l’histoire
dans le théâtre haïtien, Anna Paola Mossetto
analyse l’ascendant que l’histoire d’Haïti
exerce sur l’imaginaire théâtral autochtone.
En partageant la répartition temporelle de Robert Cornevin,
auteur du Théâtre haïtien des origines à
nos jours, A.P. Mossetto trace l’évolution esthétique
et thématique du théâtre de l’île.
L’auteur de l’article part du début du XIXe
siècle, marqué par les drames patriotiques de
Juste Chanlatte et de Dupré, et poursuit avec Pierre
Faubert, Liautaud Éthéart et Vandenesse Ducasse,
qui se consacrent à la dénonciation de la question
de la couleur dès la moitié du XIXe siècle.
Le début du XXe siècle sera marqué par
la présence d’un théâtre d’idées
: Massillon Coicou et Charles Moravia seront les porte-parole
du mécontentement du peuple envers les colonisateurs
; le relais sera repris par Dominique Hyppolite, le plus grande
dramaturge haïtien de la première moitié
du siècle. Si l’Histoire est donc le moyen privilégié
pour construire « la scène théâtrale
haïtienne, cela est vrai aussi réciproquement :
le théâtre érige l’Histoire. Une Histoire
[…] inquiétante, sur laquelle on ne peut que s’interroger
» (p.59).
Histoire et théâtre québécois : un
panorama de Caroline Garand offre au lecteur un compte-rendu
d’une autre réalité théâtrale
francophone : la situation québécoise. La problématique
de l’Histoire est présente dans la scène
québécoise à partir de 1808, quand la première
pièce écrite a été publiée
: Calas et Colinette de Joseph Quesnel. En outre, l’article
de C. Garand montre la dramaturgie en tant que moyen efficace
au surgissement et à l’affirmation d’une
identité nationale : au cours des années de la
contestation, 1960-70, au Québec s’affirme un théâtre
qui démolit la culture française, désormais
perçue comme modèle peu représentatif de
la réalité québécoise. À
partir des années ’90, la veine engagée
cède la place à un théâtre expérimental,
voué principalement à la recherche esthétique.
Micaela Fenoglio introduit l’impossibilité d’établir
un répertoire historique du théâtre polynésien
en langue française avec Le théâtre dans
le Pacifique du Sud, la cause essentielle en étant le
manque absolu d’édition de textes et de critique
autour de cette production, qui a un caractère surtout
oral. De plus, ce n’est qu’à partir des années
’60 qu’on peut parler d’un véritable
théâtre polynésien francophone ; la langue
française devient vite « un moyen culturel pour
critiquer la culture occidentale ou pour refléter celle
des diverses populations du Pacifique » (p.77).
Comme Emanuela Giudetti l’écrit dans son Aperçu
du théâtre vietnamien de langue française,
la naissance d’un théâtre vietnamien pendant
les années ’30 et ’40 est déterminée
par la redécouverte du patrimoine culturel traditionnel
en réaction à la politique d’assimilation
du colonisateur occidental. En 1938, la pièce Éternels
regrets, de Vi Huyên Dac, inaugure l’art dramatique
du Vietnam écrit en langue française, en adoptant
la thématique de l’Histoire, qui sera aussi présente
dans les œuvres de Hoàng Xuân Nhi et de Pham
Van Ky, l’écrivain le plus prolifique de la littérature
vietnamienne francophone.
Le théâtre poélitique de l’océan
indien, de Maria Clara Pellegrini, expose la tardiveté
de la parution de pièces en langue française chez
les écrivains de l’Océan Indien, qui n’acceptent
pas la langue coloniale jusqu’à la fin du XXe siècle.
M.C. Pellegrini distingue deux réalités distinctes
: Madagascar, qui vit le théâtre en tant que moyen
de redécouverte des origines culturelles autochtones
; et Maurice et La Réunion qui expriment, à travers
le langage dramatique, la « nécessité de
fonder, de déterminer une réalité culturelle
qui […] soit le témoignage du monde multiracial
qui les distingue » (p.98).
La section consacrée aux études de cas particuliers
est inaugurée par l’article de Lucie Picard sur
la Thématique de la guerre dans Littoral de Wajdi Mouawad
: pour un tragique contemporain, qui analyse la pièce
créée à Montréal en 1997. Micaela
Fenoglio est l’auteur de la deuxième étude,
Quand le rideau se lève sur des hommes qui ont joué
l’histoire : de James Cook à Faidherbe, en passant
par Robespierre, présentant un travail comparatif de
trois pièces tirées de l’espace francophone
: Les derniers jours de Lat Dior, de Amadou Cissé Dia
(Sénégal) ; Le bourgeois sans-culotte, de Kateb
Yacine (Algérie) ; et Les dieux sont borgnes, de Nicolas
Kurtovitch et Pierre Gope (Nouvelle-Calédonie). Le troisième
et dernier article, Les dieux malgaches : entre histoire et
mythologie, a été rédigé par Maria
Clara Pellegrini sur la pièce de Rabemananjara (Madagascar)
publiée en 1947.